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Volonté de puissance ou volonté de pouvoir ?

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descriptionVolonté de puissance ou volonté de pouvoir ? - Page 2 EmptyRe: Volonté de puissance ou volonté de pouvoir ?

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Liber a écrit:
comme le rappelle encore Marc Sautet, qu'est-ce que la puissance sans ce qu'elle peut ? Justement, c'est là une des thèses essentielles de Nietzsche, sinon sa thèse principale. La force qui ne se déploie pas se retourne contre celui qui la possède. Détenir la puissance, la faire grandir en soi sans jamais l'exploiter -- de peur de faire du mal aux autres, non pardon, parce que ce ne serait pas noble -- serait une aberration dans la philosophie nietzschéenne.
Pourtant, une telle traduction, mais aussi votre argument, me paraissent prêter le flanc à deux objections importantes. D'abord, la connotation politique du verbe pouvoir est irréductible : on aurait beau faire qu'on n'y arriverait pas, ce qui constitue une difficulté réelle pour qui veut traduire Wille zur Macht comme le fait Sautet. Or Nietzsche n'est pas politique, et l'est d'autant moins que la politique de son temps, bourgeoise et morale, n'est plus que l'ensemble des institutions au moyen desquelles une société se gouverne elle-même. Du vivant de Nietzsche, il est loin le temps où politique et société étaient deux choses nettement distinctes, et qu'il était encore facile de distinguer (la démocratie est déjà irréversible).

Mais il y a surtout une autre objection, plus importante encore, et qui implique la définition même de Nietzsche philosophe. Un Nietzsche littéralement darwiniste est peu crédible, parce que le darwinisme est la caricature de Darwin et Nietzsche ne peut se contenter de simplismes si incompatibles, non seulement avec sa psychologie, mais aussi avec son héraclitéisme, voire son aristotélisme. Il faudrait comparer les places respectives qu'occupent dans son esprit Darwin, Gœthe et la Grèce.

Dans l'immédiat, une chose me paraît à peu près certaine : si Nietzsche était cela seul, il ne serait pas Nietzsche. Dans ce cas, des milliers de Nietzsche ont existé de son temps, s'il ne s'agissait que de cela. Or il n'y en a qu'un. Et peut-on croire à un Nietzsche assassinant un faible au seul motif que le faible est faible ? Ce qu'il dénonce, c'est les empêcheurs de vivre, les dégénérés, les démoralisés, etc., ceux en qui la vie ne s'affirme pas et qui, se faisant, la nient. Ils sont insupportables, du râleur systématique à celui qui est incapable d'affronter la moindre difficulté de vivre, ils ont en commun de n'être pas naturels. Que fait-on avec eux, quand on a tout bonnement envie de vivre de toute sa vitalité, quand on ne veut pas que sa propre vie soit comme interdite ? La réponse me semble se trouver dans le Zarathoustra plus qu'ailleurs. Il y a un Nietzsche prophète antique, harangueur, évangéliste, orant même, venu d'Orient pour régénérer une vieille civilisation fatiguée de vivre et comme rentrée en elle-même, où la vie ne circule plus, où les contradictions ne s'affrontent plus pour alimenter l'inventivité des hommes.

En ce sens, puissance plutôt que pouvoir me paraît convenir, d'abord parce que par définition, toute puissance peut. Il n'en est aucune qui ne puisse rien. Surtout, la puissance manifeste clairement la vitalité même de la vie, où le pouvoir, ni la politique, ni la morale n'ont cours. La vie circule, est mouvement, ce qu'exprime la puissance mieux que le pouvoir, parce que la puissance implique des oppositions, des contradictions entre forces, quand le pouvoir n'implique que la guerre, laquelle n'est pas mieux qu'une métaphore (trop littéraire).

Liber a écrit:
Et à y regarder de plus près, nous trouverons chez Schopenhauer une Volonté bien plus terrible que la volonté nietzschéenne, car malgré son nom combatif, celle-ci se divise en d'innombrables corps qui sont autant d'espoirs pour les êtres qu'elle habite, bien qu'ils soient promis à un combat inévitable. Le pessimiste de Francfort, lui, en faisait une substance unique (d'où notre "v" majuscule), l'équivalent d'un dieu tout-puissant, dévorant sans pitié ses créatures pour son propre spectacle, que le philosophe appelait cyniquement... la vie.
On pourrait tout autant rapprocher Nietzsche et Hegel, pour qui les passions constituent le moteur de l'histoire. C'est un classique de la pensée allemande, plutôt qu'un classique Nietzschéen ou Schopenhaurien, de la pensée allemande en tant qu'elle se veut l'héritière de la Grèce (donc advenir à la civilisation au détriment de la France, même chez Nietzsche ; on retrouve inévitablement l'histoire des relations franco-prussiennes du XIXe siècle). Il y a là une marotte proprement prussienne et historiquement déterminée, qui me semble donner l'illusion qu'elle serait le propre de Nietzsche ou d'un autre, quand sur ce point tous les Allemands étaient à peu près d'accord, même sans le savoir.

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Euterpe a écrit:
la connotation politique du verbe pouvoir est irréductible : on aurait beau faire qu'on n'y arriverait pas, ce qui constitue une difficulté réelle pour qui veut traduire Wille zur Macht comme le fait Sautet. Or Nietzsche n'est pas politique, et l'est d'autant moins que la politique de son temps, bourgeoise et morale, n'est plus que l'ensemble des institutions au moyen desquelles une société se gouverne elle-même.

Par politique, il ne faut bien sûr pas entendre que Nietzsche faisait de la politique. Mais il n'a pas cessé de voir les hommes sous l'angle du collectif. On peut même dire qu'il ne conçoit pas un peuple sans opposition à un autre peuple, ni un individu en opposition à un groupe ou à un autre individu, jusqu'à M. Nietzsche lui-même contre Wagner. De plus, vous oubliez l'intérêt très vif que Nietzsche portait à toutes les affaires de son temps, et le rôle, même utopique, qu'il souhaitait jouer dans l'échiquier européen. Vous ne pouvez passer sous silence son émotion après la Commune, sa volonté de s'impliquer dans la guerre contre la France, au mépris des recommandations de Cosima Wagner et de son mari, ses pamphlets véhéments contre les Hohenzollern, ses courriers où il juge les évènements, ses analyses de la Révolution française, le rôle qu'il fait jouer à Rome dans l'histoire européenne, puissance politique s'il en fût. Nietzsche était dans ce sens très politisé. Sa façon de se jouer des hommes en les opposant est celle d'un homme politique.


Mais il y a surtout une autre objection, plus importante encore, et qui implique la définition même de Nietzsche philosophe. Un Nietzsche littéralement darwiniste est peu crédible, parce que le darwinisme est la caricature de Darwin et Nietzsche ne peut se contenter de simplismes si incompatibles, non seulement avec sa psychologie, mais aussi avec son héraclitéisme, voire son aristotélisme. Il faudrait comparer les places respectives qu'occupent dans son esprit Darwin, Gœthe et la Grèce.

Nietzsche voit une volonté à l'oeuvre dans chaque être vivant. Darwin pense qu'ils agissent contraints par des lois naturelles. Mais Nietzsche acceptait sans problème le concept de lutte pour la vie du naturaliste anglais. Par contre, voyez comme il s'en prend aux "instincts plébéiens" de Darwin ! Pour lui, le combat pour la vie n'est pas celui étriqué des habitants d'une ville populeuse, enfumée et nauséabonde comme Londres (cf. Gai Savoir), mais un combat pour plus de vitalité, pour une surabondance de vie. Au passage, signalons quand même que Nietzsche introduit dans la nature une forte dimension psychologique. Il la veut noble, large, puissante. Il ne supporte pas d'imaginer la vie contrainte de se limiter.


Et peut-on croire à un Nietzsche assassinant un faible au seul motif que le faible est faible ?

S'il se décidait à les assassiner, il le ferait par dégoût de la faiblesse et du sentiment de pitié. Il y a chez Nietzsche une angoisse terrible devant ce sentiment que le chrétien adore. Sans doute ses textes les plus durs sont-ils une réaction épidermique contre cette répulsion très profonde chez lui, enracinée au plus profond de son caractère. Un homme très doux, mais épris de grandeur. Or, la grandeur passe par la domination des autres, car Nietzsche ne parle jamais de "grandeur d'âme", mais toujours il a en tête une hiérarchie. Vous ne mettez à mon avis pas assez l'accent (alors que je l'y mets sans doute trop), sur cette nécessité de la hiérarchie chez Nietzsche, que toute sa philosophie appelle. Il adore filer la métaphore militaire, par exemple, l'ordre affolant de rigueur du Vieux de la Montagne, qu'il crédite de la plus haute liberté d'esprit qui fut jamais, et qui demandait à ses sbires un dévouement total.


La vie circule, est mouvement, ce qu'exprime la puissance mieux que le pouvoir, parce que la puissance implique des oppositions, des contradictions entre forces

Mais comment faire naître des oppositions sans prise de pouvoir d'une force sur une autre ? Comment cette "mer de forces" qu'est le monde pourrait "s'accumuler d'un côté, diminuer de l'autre" s'il n'y avait pas constamment "appropriation, agression, assujettissement de ce qui est étranger et plus faible, oppression, dureté, imposition de ses propres formes, incorporation et exploitation." Nietzsche n'écrit pas ces mots par hasard. Il est confiant dans l'abondance de la vie, qui crée immensément plus qu'elle détruit. Cette vision terrifiante, il la nomme Dionysos, et il l'oppose triomphalement au Crucifié. Déchiré en morceaux, Dionysos reste une promesse de vie.


C'est un classique de la pensée allemande, plutôt qu'un classique Nietzschéen ou Schopenhaurien, de la pensée allemande en tant qu'elle se veut l'héritière de la Grèce (donc advenir à la civilisation au détriment de la France, même chez Nietzsche ; on retrouve inévitablement l'histoire des relations franco-prussiennes du XIXe siècle). Il y a là une marotte proprement prussienne et historiquement déterminée, qui me semble donner l'illusion qu'elle serait le propre de Nietzsche ou d'un autre, quand sur ce point tous les Allemands étaient à peu près d'accord, même sans le savoir.

Je suis d'accord sur ce point, mais je vois chez Nietzsche un tel goût de la culture, qu'il n'a jamais pu rester insensible à notre caractère national, si amoureux de toutes les manifestations de l'esprit qu'il a su assimiler, sur le modèle plus ou moins conscient de la civilisation romaine. Nietzsche a pu dans sa jeunesse nourrir un penchant pour la Prusse et le Reich, comme Brahms, mais plus tard, nous savons à quel point il se dégoûta du Reich et de tous ceux qui s'y soumettaient. Ce combat avait aussi été celui de Wagner, dont les attaques envers la France sont essentiellement dues à son échec de Tannhauser à Paris. Ces deux-là tranchent sur la plupart des autres Allemands célèbres de cette époque. Par contre, je vous approuve entièrement sur le sentiment de supériorité des Allemands envers les Français pour tout ce qui concerne la Grèce.

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Liber a écrit:
Mais il n'a pas cessé de voir les hommes sous l'angle du collectif. On peut même dire qu'il ne conçoit pas un peuple sans opposition à un autre peuple, ni un individu en opposition à un groupe ou à un autre individu, jusqu'à M. Nietzsche lui-même contre Wagner. De plus, vous oubliez l'intérêt très vif que Nietzsche portait à toutes les affaires de son temps, et le rôle, même utopique, qu'il souhaitait jouer dans l'échiquier européen. Vous ne pouvez passer sous silence son émotion après la Commune, sa volonté de s'impliquer dans la guerre contre la France, au mépris des recommandations de Cosima Wagner et de son mari, ses pamphlets véhéments contre les Hohenzollern, ses courriers où il juge les évènements, ses analyses de la Révolution française, le rôle qu'il fait jouer à Rome dans l'histoire européenne, puissance politique s'il en fût. Nietzsche était dans ce sens très politisé. Sa façon de voir les hommes en les opposant est celle d'un homme politique.
Vous avez raison, Nietzsche était absolument impliqué dans les actualités politiques de son temps, et très éclairé. Pourtant, il n'est pas un philosophe politique, moins par incapacité qu'en raison de la perspective d'où il embrasse les hommes : une perspective somme toute ontologique. Autrement dit Nietzsche ne peut pas se situer hors de la nature, de ce qui est instituant, de ce qui constitue toujours un avènement. Nietzsche, c'est le matin, c'est l'Orient, c'est le monde qui naît et l'homme qui vient. La politique est toujours tout aussi crépusculaire qu'aurorale, car des institutions à peine érigées sont déjà comme fossilisées, corrompues ou mortes. La politique implique nécessairement la retraite des aristocrates, le repos du guerrier, la médiocrité du gestionnaire, la faculté de juger du réel au moment même où il se produit sous vos yeux, la faculté de modeler de grandes choses avec la glèbe. Toute politique est déjà une décadence à l'œuvre. En ce sens, je n'imagine pas même l'ombre d'une seconde un Nietzsche pérorant dans un conciliabule d'hommes politiques affairés à quelque événement en train de se produire.

Pour lui, le combat pour la vie n'est pas celui étriqué des habitants d'une ville populeuse, enfumée et nauséabonde comme Londres (cf. Gai Savoir), mais un combat pour plus de vitalité, pour une surabondance de vie. Au passage, signalons quand même que Nietzsche introduit dans la nature une forte dimension psychologique. Il la veut noble, large, puissante. Il ne supporte pas d'imaginer la vie contrainte de se limiter.
N'est-il pas trop grec ici, plus exactement : ne se veut-il pas plus grec que les grecs eux-mêmes (les présocratiques) ? Ne s'est-il pas laissé déborder par la force métaphorique et poétique de son propre langage au point qu'il est devenu comme impossible de trouver la frontière entre une lecture littérale et une lecture par exemple parabolique de son œuvre ? Et si l'aphorisme, sur ce point précis, nuisait à l'intelligence du texte de Nietzsche ?


Il y a chez Nietzsche une angoisse terrible devant ce sentiment que le chrétien adore. Sans doute ses textes les plus durs sont-ils une réaction épidermique contre cette répulsion très profonde chez lui, enracinée au plus profond de son caractère. Un homme très doux, mais épris de grandeur. Or, la grandeur passe par la domination des autres, car Nietzsche ne parle jamais de "grandeur d'âme", mais toujours il a en tête une hiérarchie. Vous ne mettez à mon avis pas assez l'accent (alors que je l'y mets sans doute trop), sur cette nécessité de la hiérarchie chez Nietzsche, que toute sa philosophie appelle. Il adore filer la métaphore militaire, par exemple, l'ordre affolant de rigueur du Vieux de la Montagne, qu'il crédite de la plus haute liberté d'esprit qui fut jamais, et qui demandait à ses sbires un dévouement total.
Absolument d'accord avec votre remarque. Ce qui permet d'envisager la part de la fantasmagorie dans la pensée de Nietzsche. Au fond, ne cède-t-il pas un peu trop à la réaction laudative quand il célèbre ce dont il est lui-même incapable (la force militaire, qu'il exècre tout autant qu'elle le fascine) ? Comme s'il se livrait à un jeu de vases communiquants pour trouver son seul équilibre vital, comme si la scène du monde n'avait d'importance que pour sa propre médication.

Il est confiant dans l'abondance de la vie, qui crée immensément plus qu'elle détruit. Cette vision terrifiante, il la nomme Dionysos, et il l'oppose triomphalement au Crucifié. Déchiré en morceaux, Dionysos reste une promesse de vie.
Dans ce cas, il nous faut considérer l'éternel retour, qui seul ne déshumanise pas le Nietzsche criant à la nature de faire son œuvre.

Je suis d'accord sur ce point, mais je vois chez Nietzsche un tel goût de la culture, qu'il n'a jamais pu rester insensible à notre caractère national, si amoureux de toutes les manifestations de l'esprit qu'il a su assimiler, sur le modèle plus ou moins conscient de la civilisation romaine.
Ça me rappelle ce que dit Bernanos à propos de la culture française au Brésil : la France est au Brésil ce que la Grèce est à la France. Et si la France avait été la Grèce de Nietzsche, et même ce qui l'a garé d'une volonté diabolique ?

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aristippe de cyrène a écrit:
Je ne sais pas si c'est la traduction ou bien l'interprétation qui est erronée, mais disons qu'en entendant volonté de puissance, on a tendance à penser que c'est une volonté de prendre la puissance pour soir alors que pour Nietzsche, me semble-t-il, il s'agit d'une contribution à la puissance de la vie.

Qu'est-ce que la vie pour Nietzsche ?
Par delà Bien et Mal, § 259 a écrit:
La vie est essentiellement appropriation, agression, assujettissement de ce qui est étranger et plus faible, oppression, dureté, imposition de ses propres formes, incorporation et exploitation

Comment grandit un organisme vivant ? En s'appropriant d'autres organismes. Voyez la forêt vierge.

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Intéressant... Vous pensez donc que le titre "volonté de puissance" doit être lu au sens littéral ?
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