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Comprendre Wittgenstein ?

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3 participants

descriptionComprendre Wittgenstein ? EmptyComprendre Wittgenstein ?

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Étant donné les interprétations diamétralement opposées de certains aphorismes de Wittgenstein, j'aimerais qu'on m'aide à le comprendre. J'ai lu quelque part qu'il voulait en finir avec la philosophie, au prétexte que toutes les questions qui l'agitent depuis des siècles ne seraient que des malentendus engendrés par notre manière de parler. Au passage, il semblerait qu'il veuille aussi en finir avec la psychologie et sa manie de prêter une intention aux sujets.

descriptionComprendre Wittgenstein ? EmptyRe: Comprendre Wittgenstein ?

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xavion a écrit:
J'ai lu quelque part qu'il voulait en finir avec la philosophie, au pretexte que toutes les questions qui l'agitent depuis des siècles ne seraient que des malentendus engendrés par notre manière de parler. Au passage il semblerait qu'il veuille aussi en finir avec la psychologie et sa manie de prêter une intention aux sujets. Est-ce à ce genre de chose que vous faites allusion ?

Tout à fait. Chez le premier Wittgenstein, c'est une façon de considérer les différents usages du langage en termes d'expression : ce qui fait sens et ce qui n'en a pas. Il y a différentes manières de dire dont certaines ne disent rien. Certaines ne peuvent rien dire sur l'essentiel. Le but de Wittgenstein, en mettant le curseur sur la clarté de l'expression et sur l'analyse de nos manières d'utiliser le langage, est de pratiquer une forme de thérapie visant à détruire les illusions philosophiques véhiculées par un mauvais emploi du langage. Une fois que l'on s'est débarrassé d'un certain nombre de faux problèmes (dont la philosophie est remplie), j'ai l'impression qu'on peut alors vivre en renouant avec le monde alentour, mais de manière silencieuse (par exemple, la philosophie ne peut rien dire en matière d'éthique). Comme si la philosophie devait critiquer la philosophie pour s'évader de la prison mentale dans laquelle nous nous étions retrouvés. Mais cela suppose une position critique, de combat, contre les prétentions des philosophes, une volonté de clarté, de rigueur, de précision et de retenue (ne pas s'exprimer sur ce dont on ne peut rien dire - ce qui pour beaucoup ne va pas de soi, chacun se permettant, sans raison, d'y aller de son opinion sur, par exemple, l'existence ou l'inexistence de Dieu ; or cette question ne peut pas concerner la philosophie, "Dieu" n'est pas dans le monde, cela n'a pas de sens). Il y a quelque chose du Kant de la première Critique, mais en plus existentialiste.

Quant au second Wittgenstein (il y en a un troisième, paraît-il, mais je n'y suis pas encore), je crois comprendre qu'il nous invite à une façon de voir autrement les choses, c'est-à-dire à repositionner le discours comme une pratique. Là encore, il s'agit des usages du langage, mais non plus au sein de celui-ci, mais en-dehors (si l'on peut dire cela ainsi) : au sens où il y a différents jeux de langage. Je crois que cela signifie qu'il y a des situations très variées où le langage a des usages différents, avec à chaque fois des règles nouvelles qui rendent le langage approprié ou non. Dans une situation, le langage pourra servir à montrer les choses, leur donner un nom. Dans un autre, il pourra servir à commander ou obéir (exprimer un ordre ou qu'on l'accepte ou non), etc. On ne pourra donc comprendre un discours qu'en le rapportant à la pratique, à la règle à laquelle il répond, à la forme de vie qui le soutient (on ne saurait comprendre un lion), etc. D'une certaine manière, le langage n'est pas hors du monde, indépendant, il relève de la société, d'usages sociaux. C'est quelque chose qui permettra à Bourdieu de penser des choses comme l'habitus et l'illusio. D'ailleurs, on "joue" selon des règles en se prenant au jeu : on ne sait pas qu'on joue, que les règles sont celles-là et qu'elles sont arbitraires. C'est pourquoi on s'illusionne et on se plie à certaines formes de domination.

C'est, en tout cas, ce que j'ai compris jusqu'ici et ce que vous me donnez l'occasion de formuler (en quelques minutes), ce qui me permet de me rendre cela intelligible. Quelqu'un de plus expérimenté viendra me corriger s'il le faut, ou bien compléter ce que je viens de dire.

descriptionComprendre Wittgenstein ? EmptyRe: Comprendre Wittgenstein ?

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Merci pour ces précisions.

C'est plutôt le Wittgenstein "post Tractatus" qui m'intéresse, les idées qu'il développe sur les jeux de langage, le suivi des règles, etc. Plus particulièrement je cherche à comprendre son point de vue sur la façon dont il envisage la construction et l'utilisation des connaissances individuelles. Bien sûr, la façon dont je formule ma question exprime un point de vue (à moins que ça ne soit une opinion) qui est peut être incommensurable avec celui de Wittgenstein : « construire et utiliser des connaissances individuelles » pourrait en effet sembler incompatible avec l'idée des jeux de langage. C'est en tout cas la position de nombre de mes collègues qui encensent Wittgenstein et s'appuient sur lui pour "dépsychologiser" à tout va, pour évacuer toute dimension interne à l'étude du fonctionnement intellectuel.
Or ce que j'ai lu de lui (notamment dans le Cahier bleu) ne me semble pas de nature à justifier cette évacuation de l'esprit au profit exclusif d'une sorte de déterminisme social régenté par le langage. Je trouve ses propositions théoriques très intéressantes et je les trouve compatibles avec pas mal de développement théoriques récents en psychologie cognitive qui, sans évacuer l'esprit, tiennent compte de l'inscription contextuelle de toute activité intellectuelle (le contexte comprenant évidemment le réseau inextricable de significations croisées des différents jeux de langage). 
En gros, je me demande si Wittgenstein admet une pensée personnelle ; s'il considère que les jeux de langage prescrivent "de l'extérieur" ou s'ils sont à la base de la construction de pensées individuelles.

descriptionComprendre Wittgenstein ? EmptyRe: Comprendre Wittgenstein ?

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Pour Wittgenstein, la pensée dépend du langage, et le langage est d'abord public. La pensée n'en est devenue qu'un usage privé et monologique. C'est donc un usage, un jeu de langage parmi d'autres, l'illusion étant de croire que ce serait le seul. Wittgenstein insiste sur l'irréductible diversité de ces jeux de langage, lesquels sont évolutifs et culturels. Il n'en privilégie aucun, pas même la description théorique. De plus, ces jeux de langage relèvent de l'institution, de règles, ils sont inter-subjectifs, ce qui remet en cause le primat d'un référentiel transcendant immuable (la Raison, le Réel). En outre, Wittgenstein rapporte le sens d'un mot à son usage dans le langage : ce faisant, il est clairement anti-platonicien. Il dira : ce qui doit être pris en compte, ce ne sont pas les idées (le Beau, le Juste, etc.), mais la diversité des cas empiriques et pratiques. Enfin, il refuse le nihilisme caractérisé par la tendance à sortir de l'existence, laquelle se traduit par la négation du devenir, de la pluralité du sensible, de la pratique, au profit d'une théorie qui prétend se faire vérité, c'est-à-dire reflet fidèle du réel, ainsi que justifier la supériorité de la vie contemplative. Wittgenstein se rapproche de Freud par cette critique de la philosophie et par la volonté d'en sortir d'une manière thérapeutique (ce qui suppose de dégonfler les faux problèmes venant d'une mauvaise compréhension et d'un mauvais usage du langage, voire de son occultation).

Je crois donc que l'on peut vouloir s'intéresser au fonctionnement de l'esprit par le biais du langage justement, mais évacuer en même temps ce que Jacques Bouveresse a appelé, selon le titre d'un de ses livres, le "mythe de l'intériorité". Peut-être s'agit-il moins d'en finir avec l'esprit (Bouveresse est sur ce point très intéressant, de même que Vincent Descombes, parce qu'ils ne sont pas exclusivement wittgensteiniens) que de le comprendre autrement, au moins à des fins critiques et thérapeutiques. Enfin, je pense que l'approche de Wittgenstein vise à souligner que les prétentions de l'esprit ne sont pas bonnes, et à insister sur son caractère effectivement dérivé.

descriptionComprendre Wittgenstein ? EmptyRe: Comprendre Wittgenstein ?

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Vos propos m’éclairent et ils me donnent l’occasion de considérer ces questions selon un point de vue très différent de celui que j’ai habituellement. J’ai lu quelque part une de vos interventions dans laquelle il me semble que vous défendiez l’idée qu’il était pertinent de savoir « d’où » s’exprime quelqu’un pour mieux comprendre ses propos. Je partage cet avis et je me rends compte que la plupart des interventions érudites que j’ai lues sur le forum me semblent le fait de personnes qui sont entrées dans la philosophie « par la grande porte », c’est-à-dire avec la volonté d’explorer la philosophie comme un objet d’étude en soi. En vous lisant je me rends compte que j’y suis entré par la porte de service : pour y chercher des éléments de réponse à des questions qui me sont apparues dans un contexte différent (les sciences cognitives en l’occurrence, versant psychologie). Du coup certaines de vos références, destinées à illustrer ou à compléter votre propos n’opèrent pas vraiment sur moi.
 
Bref, la première partie de votre réponse, qui traite des jeux de langage, de leur dimension culturelle et de l’importance primordiale du langage (et plus largement, des jeux de langage) sur la pensée, ne me dépayse pas et, s’il ne m’était pas venu à l’idée que cette position pouvait être « anti-platonicienne », je la trouve pour ma part compatible avec certaines positions de Vygotski ou de Piaget.
 
J’ai eu plus de mal avec ça :
Silentio a écrit : a écrit:
Enfin, il refuse le nihilisme caractérisé par la tendance à sortir de l'existence, laquelle se traduit par la négation du devenir, de la pluralité du sensible, de la pratique, au profit d'une théorie qui prétend se faire vérité, c'est-à-dire reflet fidèle du réel, ainsi que justifier la supériorité de la vie contemplative.
 
Je ne comprends pas à quoi se rapporte « laquelle se traduit … » (au nihilisme ?, mais il y aurait un problème d’accord, ou à l’existence ?), sans doute parce que je ne sais pas trop ce qu’est le nihilisme, si ce n’est qu’il m’évoque les romans russes du XIX°.  Ce que je comprends de tout ça, c’est qu’il rejette l’idée d’une vérité qu’on pourrait connaître et décrire indépendamment des conditions dans lesquelles elle a été énoncée (trouvée ? construite ? …) Mais dans ce cas, n’est-il pas en contradiction avec les principes du « cercle de Vienne » auquel il a appartenu je crois ?
 
Pour le reste, je viens de déterrer un petit livre de Bouveresse que j’avais parcouru il y a longtemps, pour ses développements à propos de l’affaire Sokal et Bricmont, je vais essayer d’y traquer Wittgenstein.
Pour finir (en espérant ne pas abuser), pourriez-vous préciser ce que vous entendez par :
Silentio a aussi écrit : a écrit:
Enfin, je pense que l'approche de Wittgenstein vise à souligner que les prétentions de l'esprit ne sont pas bonnes, et à insister sur son caractère effectivement dérivé.

Je crois comprendre ce que vous entendez par « caractère dérivé de l’esprit » mais que sont ses « prétentions » ?
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