kercoz a écrit:
Il ne peut y avoir d'écrit romanesque "neutre", sans morale, sans contexte.


La question étant aussi de savoir si la valeur morale d'une œuvre est volontaire ou pas. On en discute depuis [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] et [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]. Or, l'injonction morale qu'on impose à la littérature, par principe ou par tradition, demeure un problème (pour la littérature, ou pour la morale ?). Les romanciers du XIXe siècle se veulent objectifs. [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] se donne pour mission d'être le « secrétaire de l'histoire », Zola voudrait écrire une œuvre comme le ferait un scientifique. Il précise pourtant :
Nous enseignons l'amère science de la vie, nous donnons la hautaine leçon du réel [...]. Je ne connais pas d'école plus morale, plus austère.

La Naturalisme au théâtre, 1880.


Ce qu'il affirme peut sembler paradoxal : que viendrait faire la morale dans des œuvres qui, pour être littéraires, se définissent elles-mêmes comme une science appliquée ? La remarque de Zola repose sur une nuance que d'autres avant lui avaient établies. Ainsi, [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], à propos de ce roman de Madame de Staël, Corinne, disait :
Un ouvrage d'imagination ne doit pas avoir un but moral, mais un résultat moral. Il doit ressembler, à cet égard, à la vie humaine qui n'a pas un but, mais qui a toujours un résultat dans lequel la morale trouve nécessairement sa place.

Remarque d'importance qui permet, incidemment, de comprendre pourquoi B. Constant est l'un des pères fondateurs de la sociologie.

BOUDOU a écrit:
On peut dire, en effet, que le roman, le théâtre, la poésie expriment des connaissances scientifiques, philosophiques, politiques, mais ils contribuent également à ces connaissances, ils produisent des connaissances. La littérature peut avoir une fonction d'expérimentation et d'évaluation d'idées par leur mise en scène de façon réaliste ou fictionnelle.

C'est en effet souvent le cas, on en a un exemple d'une éloquence et d'une éminence rares avec La Fontaine dans l'une de ses meilleures fables, le « Discours à Madame de la Sablière », qui discute la thèse cartésienne des animaux-machines (les animaux ont-ils une âme ?).
On pourrait, pour en rester au XVIIe siècle, ajouter certaines élégies de Théophile de Viau, où l'épicurisme est vécu-vivant.

Pour autant, on ne doit pas oublier que l'injonction morale dont on parle est aussi une convention, qui impose de distinguer entre les lieux communs, les topoi littéraires (sur cette question, je vous renvoie à E. R. Curtius, ou Marc Fumaroli) que s'imposent les auteurs, et ce qu'ils disent avec plus de sincérité ailleurs, pour éviter les ennuis. René Bray, dans son fameux Molière, homme de théâtre, rappelait que malgré la devise : « Castigat ridendo mores »,
La comédie guérit les méchantes humeurs comme elle fait des mœurs. Son rire est sain. Mais pour avoir cet effet, il lui suffit d'être comique. Elle n'a nul besoin de se faire magistrale et didactique. [...] Corneille, opposant Aristote à Horace, avait déjà [...] soutenu que l'art littéraire « n'a pour but que le divertissement ».

Première partie, chapitre II : Molière pense-t-il ?, pp. 21-22.